Els Quatre Gats, Barcelone : le café de bohème où Picasso a fait ses premiers pas
Casa Martí, Els Quatre Gats : un café de légende au cœur du Barri Gòtic
Au 3, carrer de Montsió, la rue s’étrangle entre deux façades et l’on pourrait presque passer sans lever la tête. Pourtant, derrière les arcades sculptées de la Casa Martí, un café veille depuis plus d’un siècle sur la vieille ville de Barcelone : le café Els Quatre Gats, « les quatre chats », clin d’œil catalan pour dire qu’au début, ils n’étaient sans doute pas nombreux à y croire.
Els Quatre Gats est à la fois un ancien café-cabaret moderniste ouvert en 1897 et un restaurant historique de Barcelone où l’on peut encore s’asseoir aujourd’hui. On y vient pour son histoire, pour le souvenir des artistes qui l’ont fréquenté, mais aussi pour ressentir, le temps d’un café, l’atmosphère d’une ville en pleine effervescence à la fin du XIXe siècle.
Nous sommes au cœur du Barri Gòtic, dans la Ciutat Vella, à quelques minutes à pied des Ramblas et de la cathédrale. De l’extérieur, le bâtiment signé Josep Puig i Cadafalch ressemble à un petit château médiéval revisité par le modernisme : pierre taillée, bow-window, ferronneries, vitraux colorés. En poussant la porte, on ne rentre pas seulement dans un restaurant célèbre ; on traverse un seuil où se sont croisés peintres, musiciens, architectes et écrivains venus refaire le monde autour d’un café.
Pourquoi Els Quatre Gats mérite qu’on s’arrête sur son histoire
- Un café-cabaret moderniste né en 1897, inspiré du Chat Noir parisien.
- Le décor vivant des premières expositions de Picasso et des tertulias d’artistes.
- Un lieu de bohème fauchée qui ferme en 1903 avant de renaître comme café mythique.
- Une atmosphère à part, plus intime et cabossée que les grands cafés-palais européens.
Aujourd’hui, Els Quatre Gats fonctionne comme un café-restaurant très fréquenté. Les menus sont traduits en plusieurs langues, les smartphones crépitent, et les avis en ligne s’accumulent. Mais en prenant le temps de regarder les fresques, les affiches, le tableau de Ramon Casas et Pere Romeu, on devine encore le café de bohème qui a offert ses murs à un tout jeune Picasso. C’est cette histoire-là que nous allons raconter : celle d’un lieu modeste par la taille, mais immense par la mémoire qu’il porte.
Pere Romeu et la bande moderniste : les « quatre chats » qui ont tout lancé
Derrière Els Quatre Gats, il y a d’abord la silhouette de Pere Romeu. Ancien garçon du Chat Noir à Paris, il a rapporté à Barcelone une idée un peu folle : créer un café-cabaret où l’on viendrait autant pour parler, dessiner, jouer et écouter que pour manger ou boire. Quand il ouvre les portes d’Els Quatre Gats en juin 1897, il n’imagine sans doute pas que son établissement deviendra l’un des symboles du modernisme catalan.
Autour de lui, trois complices donnent le ton : Santiago Rusiñol, peintre et écrivain, Ramon Casas, maître du portrait au fusain et chroniqueur de la vie moderne, et Miquel Utrillo, critique, peintre et homme de théâtre. Tous trois soutiennent Romeu, exposent, programment, commentent, et transforment rapidement le café en rendez-vous de la bohème barcelonaise. Le nom lui-même, « Els Quatre Gats », joue avec l’expression populaire qui désigne un endroit fréquenté par « trois pelés et un tondu » : un clin d’œil à leur propre marginalité assumée.
Le soir, les tables se poussent pour laisser place aux spectacles de marionnettes, aux jeux d’ombres, aux récitals de poèmes et aux concerts improvisés. Les murs se couvrent de dessins, d’affiches, de caricatures. On y parle peinture, politique, littérature, architecture, souvent très tard, dans un mélange de catalan et de castillan. Des architectes comme Antoni Gaudí y passent, des musiciens viennent jouer quelques morceaux, de jeunes artistes arrivent avec des carnets encore vierges sous le bras.
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Dès ces premières années, Els Quatre Gats n’est donc pas seulement « un bon restaurant » avant la lettre. C’est un laboratoire d’idées, un endroit où l’on teste des formes nouvelles, où l’on débat d’esthétique et de politique, où l’on cherche sa place dans une Barcelone en pleine effervescence. C’est dans ce décor qu’un adolescent andalou, récemment arrivé en Catalogne, va trouver son terrain de jeu : Pablo Picasso.
Un café de bohème fauchée : dettes, rires et fermeture en 1903
Sur les photos anciennes, on voit Pere Romeu tirer la langue sur un tandem aux côtés de Ramon Casas ; une image amusée de ce qu’était aussi Els Quatre Gats : un lieu joyeux, bruyant, mais économiquement fragile. La clientèle est composée d’artistes, d’étudiants, d’intellectuels, de curieux sans gros moyens. On prolonge les soirées, on commande un verre de plus, on oublie parfois de payer, et le patron lui-même n’a pas le cœur de refuser un repas à crédit à ceux qu’il considère comme sa famille élargie.
Le modèle de café-cabaret fonctionne à merveille sur le plan culturel, beaucoup moins sur le plan comptable. Les spectacles, expositions et concerts attirent du monde, mais pas toujours une consommation à la hauteur. Les prix restent modestes, les marges faibles, les dettes s’accumulent. À l’échelle d’un quartier, tout le monde ou presque connaît Els Quatre Gats ; à l’échelle du bilan, le café se vide doucement de son souffle financier.
Un café en avance sur son temps
- Un lieu d’avant-garde artistique qui joue le rôle de salon public pour la bohème barcelonaise.
- Une programmation généreuse : expositions, tertulias, spectacles, musique, qui enrichit la vie du quartier.
- Un patron plus attaché à l’animation qu’au calcul, qui laisse filer beaucoup de notes.
- Une fermeture en 1903, conséquence d’une économie trop fragile malgré une influence culturelle durable.
En juin 1903, Els Quatre Gats ferme ses portes. Ce n’est pas l’idée qui manque, ni la vie, mais l’équation entre bohème et rentabilité n’a jamais été vraiment résolue. La petite communauté moderniste se disperse, la mémoire du café glisse dans les conversations, les tableaux, les menus illustrés. Il faudra attendre le XXe siècle pour qu’on redonne un visage à ce café disparu, et qu’on mesure son rôle dans l’histoire de Barcelone comme dans le parcours d’un jeune peintre nommé Picasso.
Le jeune Picasso : portraits au fusain et corridas au mur
Quand Pablo Picasso pousse la porte d’Els Quatre Gats, il n’est pas encore le peintre mondialement connu que l’on célèbre aujourd’hui. C’est un jeune homme qui cherche sa voie, passe des heures à dessiner ses amis, observe les conversations au comptoir et trouve dans ce café-cabaret un mélange d’atelier et de scène. Ici, il n’est pas une légende : il est « Pablo », l’un des quatre chats parmi d’autres, qui croque sur le vif les figures de la bohème barcelonaise.
Le 1er février 1900, Els Quatre Gats accueille sa première exposition individuelle. Sur les murs, Picasso accroche une série de portraits au fusain : amis, habitués, artistes, silhouettes croisées au café ou dans les rues de Barcelone. Le geste rappelle les grands portraits de Ramon Casas, mais avec une énergie plus nerveuse, plus directe. Pour un café, c’est un pari : donner sa salle à un jeune peintre encore peu connu. Pour Picasso, c’est une première vraie confrontation à un public de café, qui commente, critique, plaisante, pointe tel ou tel visage.
Quelques mois plus tard, en juillet 1900, une seconde exposition présente des scènes de corrida en pastel. Les thèmes de la tauromachie, du mouvement, de la foule, s’invitent sur les murs d’un café urbain, loin des arènes andalouses. La presse locale s’y intéresse, souligne la force de ces images. Entre ces deux expositions, Picasso s’installe presque comme un chroniqueur graphique d’Els Quatre Gats : il observe, il dessine, il expérimente.
« On imagine facilement, en regardant les portraits et menus conservés, un Picasso penché sur le zinc, carnet à la main, captant au fusain la fatigue d’un serveur, le profil d’un poète ou le rire d’une table d’habitués. »
C’est aussi à Els Quatre Gats que Pere Romeu lui commande le dessin du menu-affiche du café. Le jeune artiste y condense l’esprit du lieu : un mélange de fantaisie, de caricature et d’hommage à ce patron qui lui a ouvert ses murs. Dans l’histoire de l’art, on retiendra que Picasso a exposé ici. Dans l’histoire du café, on peut dire que c’est Els Quatre Gats qui a offert à Picasso ses premiers murs, ses premières discussions critiques, sa première petite « galerie » de comptoir.
Scènes de vie : Rusiñol, Casas, Gaudí et les autres à table
Si l’on pouvait remonter le temps, une soirée à Els Quatre Gats ressemblerait sans doute à un théâtre permanent. Les tables sont serrées, le plancher craque par endroits, la fumée de cigarette et de cigare forme un voile au-dessus des têtes. Au fond, un piano ou une guitare, parfois un violon. Entre deux airs, les conversations reprennent : on se dispute sur une exposition, on commente un article paru dans la presse, on raille un politicien, on parle de Paris, de Rome, de Vienne.
| Figure | Rôle au café | Ce qu’elle apporte à l’ambiance |
|---|---|---|
| Santiago Rusiñol | Peintre-écrivain, pilier du modernisme | Histoires de voyages, ironie douce, débats sur la modernité |
| Ramon Casas | Peintre, portraitiste des habitués | Dessins au fusain, regard aigu sur les visages et la vie du café |
| Antoni Gaudí | Architecte de passage | Présence singulière, lien avec la Barcelone moderniste des rues |
| Jeunes artistes et amis de Picasso | Groupe de la nouvelle génération | Énergie, expérimentations, discussions nocturnes sans fin |
Autour d’eux, des musiciens comme Enric Granados ou Isaac Albéniz viennent parfois jouer, ou sont simplement évoqués dans les conversations. Le café devient une sorte de salon public où se croisent arts visuels, musique, littérature et architecture. On commence la soirée autour d’un café ou d’un verre de vin, on la termine avec une caricature griffonnée sur une nappe en papier, une nouvelle idée de tableau ou un projet de pièce de théâtre.
Pour les habitués, Els Quatre Gats n’est pas un décor figé. C’est un lieu vivant, où l’on a ses tables, ses heures, ses repères. Certains viennent toujours en fin d’après-midi, d’autres déboulent tard après le théâtre. On se connaît, on se reconnaît, on se charrie. Les disputes sont fréquentes, les réconciliations aussi. À force de soirées répétées, le café devient une deuxième maison, un prolongement du quartier et des ateliers.
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C’est cette densité humaine qui explique sans doute pourquoi, bien après sa fermeture de 1903, Els Quatre Gats continue de hanter la mémoire de Barcelone. Plus qu’un « restaurant célèbre », il reste pour beaucoup le café où une génération entière d’artistes, d’architectes et de musiciens a appris à se regarder, à se contredire et à se reconnaître autour de quelques tables en bois.
De café de bohème à restaurant mythique : ce qu’on ressent aujourd’hui
Quand on revient à Els Quatre Gats au tournant du XXe et du XXIe siècle, le décor a changé, mais le lieu a retrouvé un visage. Après des décennies d’oubli, la Casa Martí est restaurée, le café rouvre, les murs se parent à nouveau de tableaux, d’affiches, de photos d’époque. À l’entrée, le nom « Els 4 Gats » s’affiche en lettres bien visibles : on vous attend, désormais, comme dans un restaurant historique assumé.
À l’intérieur, la salle principale est souvent pleine. Des visiteurs du monde entier s’installent sous les poutres, feuillettent des menus multilingues, photographient les vitraux, les fresques, le fameux tableau de Ramon Casas et Pere Romeu sur un tandem. L’adresse est devenue un classique des city guides : on y vient pour l’histoire, pour dire « j’y suis allé », parfois pour un dîner complet, parfois seulement pour un café ou un dessert, en réservant de préférence en soirée lors des périodes les plus fréquentées.
Aujourd’hui, c’est donc un équilibre délicat : d’un côté, l’activité très réelle d’un restaurant touristique, avec ses services du midi et du soir, ses réservations et ses photos sur les réseaux sociaux ; de l’autre, la mémoire d’un café-cabaret fragile, où l’on partageait plus d’idées que de bénéfices. En choisissant bien le moment – par exemple en matinée ou en fin d’après-midi – on peut encore saisir quelque chose de cette ambiance plus intime : un serveur qui prend le temps de discuter, une table un peu à l’écart, un regard qui s’attarde sur un détail de la fresque.
Pour qui aime les cafés de patrimoine, l’expérience ressemble à une superposition de couches : la Barcelone de carte postale s’invite, mais laisse apparaître, par transparence, la Barcelone moderniste de la fin du XIXe siècle. De ce point de vue, Els Quatre Gats a quelque chose en commun avec d’autres cafés mythiques devenus vitrines touristiques, comme le Majestic Café, Porto : un café Belle Époque entre mythe littéraire et carte postale touristique.
Reste la question que beaucoup de lecteurs se posent : « Est-ce que ça vaut le coup ? » La réponse dépend de ce que vous venez y chercher. Si vous attendez un petit bistrot de quartier discret, vous serez sans doute surpris par l’affluence. Si vous acceptez de voir dans ce lieu un palimpseste – un restaurant contemporain posé sur un café de bohème – vous pourrez, au détour d’un silence, d’un reflet de vitrail, d’un fragment de dessin, sentir pourquoi Els Quatre Gats a tant compté pour Barcelone.
Els Quatre Gats dans la constellation des cafés mythiques
Vu depuis Café des Jalles, Els Quatre Gats n’est pas un cas isolé. Il fait partie d’une constellation de cafés mythiques européens qui racontent chacun, à leur manière, une ville et une époque. À Venise, le Caffè Florian parle de salons dorés et de diplomates en redingote. À Vienne, le Café Central associe marbre, Thonet et débats interminables sur l’avenir de l’Europe. À Porto, le Majestic aligne miroirs et boiseries sous des plafonds Belle Époque. À Barcelone, Els Quatre Gats propose une autre version : celle d’un cabaret moderniste plus modeste, plus fragile, mais tout aussi décisif pour la vie artistique locale.
| Café | Ville | Signature du lieu |
|---|---|---|
| Els Quatre Gats | Barcelone | Cabaret moderniste, bohème fauchée, premières expositions de Picasso |
| Caffè Florian | Venise | Salon historique de la place Saint‑Marc, rendez-vous des voyageurs et des écrivains |
| Café Central | Vienne | Grand café viennois, intellectuels, joueurs d’échecs, pâtisseries en vitrine |
| Majestic Café | Porto | Café Belle Époque, miroir de la bourgeoisie portugaise et des touristes d’aujourd’hui |
Ce qui distingue Els Quatre Gats, c’est la brièveté de sa première vie – à peine six ans – et l’intensité de ce qui s’y joue pendant cette courte période. Là où certains cafés ont vécu une longue histoire continue, lui connaît une sorte de fulgurance : quelques années de bohème, une fermeture pour difficultés financières, puis une renaissance comme lieu patrimonial. Pour vos yeux de flâneur curieux, d’amateur de patrimoine ou de passionné de cafés, c’est un exemple précieux de ce que peut être la trajectoire d’un lieu : naître fragile, mourir tôt, puis revenir comme mémoire.
Pour prolonger la balade
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En refermant la porte d’Els Quatre Gats, on quitte un restaurant animé, mais on emporte surtout le souvenir d’un café-cabaret où quelques « quatre chats » ont changé le visage de Barcelone. C’est là toute la force de ces lieux : vous offrir, le temps d’un café, une rencontre avec la ville, son histoire et ceux qui l’ont habitée avant vous.
